Le digital en santé selon le Pr. LAFITTE / CHU de Bordeaux

Satelia a souhaité recueillir les propos d’un expert sur l’impact, l’innovation, l’appropriation et la répercussion du digital dans le milieu de la santé.

M. Stéphane Lafitte, professeur de cardiologie, échocardiographie et spécialiste des maladies valvulaires au sein du CHU de Bordeaux s’est prêté à l’exercice de l’interview. Il est également président de l’Association Gustiak Bizi Vivre Ensemble ainsi que de la Filiale d’Imagerie Cardiovasculaire de la Société Française de Cardiologie (SFC).

Quels sont pour vous les impacts de la technologie en santé aujourd’hui ?

Les impacts de la technologie en santé sont considérables et source d’améliorations potentielles, d’un avenir peut-être plus efficient dans la gestion de nos patients, dans les parcours santé ainsi que dans les communications inter et intraprofessionnelles.

Quelles innovations digitales jugez-vous prioritaires dans le domaine médical ?

Tout ce qui a trait à la communication, que ce soit entre médecins ou bien entre différents professionnels de santé mais également avec le patient. Ce dernier doit être placé au centre de ces enjeux à l’instar de la téléconsultation et la télémédecine.

Que pensez-vous de la responsabilité et de l’éducation thérapeutique accordées aux patients ?

De manière générale et indépendante des outils de communication, l’éducation thérapeutique est un point fondamental de la prise en charge des patients. L’objectif est de recentrer le positionnement du patient dans sa maladie et le responsabiliser face à ses problèmes de santé. Ces démarches didactiques accompagnent le patient vers un certain degré d’autonomie vis-à-vis du corps médical.

Quand les patients adhèrent aux nouvelles technologies (condition importante !), ces dernières permettent de renforcer les messages, et de les rendre acteurs de la gestion de leur maladie.

Quelle(s) est/sont les répercussion(s) organisationnelle(s) due(s) à la transformation numérique ?

C’est un réel changement de paradigme. Jusqu’à présent pour prodiguer les éléments d’éducation thérapeutique nous passions par des voies classiques telles que des réunions présentielles, nécessitant une organisation et de la ressource humaine. Aujourd’hui si la dématérialisation est adaptée au patient, il reste impératif de prendre en compte deux paramètres : la qualité de la réception de l’information et l’adhésion au message. Il est fondamental de vérifier la mise en pratique des conseils prodigués et de tester leur efficacité. L’idée est de pouvoir augmenter éventuellement la performance des actions en densifiant les messages transmis et cela indépendamment peut-être des ressources humaines.

La numérisation des dossiers n’est pas encore achevée au sein des établissements de santé, tandis que les nouvelles solutions digitales foisonnent. Trouvez-vous qu’il existe une discordance ?

Le postulat de départ est erroné. Au sein de l’Hôpital Haut Lévêque au CHU de Bordeaux nous travaillons avec des dossiers 100% informatisés.

Ce système de gestion de données patients numérisées a été proposé il y a plus d’une dizaine d’années et est utilisé par l’ensemble du secteur hospitalier. Est-ce que les outils sont adaptés à fluidifier complètement notre travail ? Peut-être pas encore totalement mais nous y travaillons. L’évolution est permanente. Il faut bien comprendre que dans un environnement professionnel comme un CHU où il y a des milliers d’employés, les systèmes d’informations sont extrêmement lourds à mettre en oeuvre et nécessitent différentes strates de validation.

Les derniers sondages officiels affirment que les patients sont plus enclins à la digitalisation que les professionnels de santé, comment expliquez-vous cela ?

Tout comme la question précédente, je n’ai pas eu connaissance de ces sondages. Concernant les professionnels de santé je peux l’entendre. Est-ce qu’il y en a plus dans le milieu médical que dans toute autre profession ? Je ne peux pas l’affirmer. En milieu hospitalier, nous retrouvons un certain nombre de médecins « geeks », au fait de toutes les nouvelles technologies et à l’opposé nous avons les réfractaires, les conservateurs. Étonnamment ces derniers ne concernent pas forcément les médecins les plus âgés.

En revanche, il y a une réalité au sujet des patients. Ils représentent la population globale et évoluent avec les vagues de progrès autour des nouvelles technologies. Nous avons pu constater la diffusion massive des smartphones et l’utilisation des tablettes.

On peut imaginer des situations où le patient va se présenter face au médecin avec une panoplie d’applications de gestion de santé répertoriées sur son téléphone face à un praticien totalement déconnecté. À l’inverse, à travers mes patients, j’ai plutôt le sentiment d’être très bien « connecté » et je dirais que seulement 1/3 de mes patients l’est également. Cette impression de fossé entre la façon d’utiliser les outils technologiques de part et d’autre varie. Ma patientèle est plutôt retraitée et il est évident que les plus jeunes sont davantage plus technophiles, ont été formés et trouvent un intérêt à utiliser l’environnement numérique.

Que pensez-vous des nouveaux parcours ou formations qui initient les futurs professionnels de santé aux pratiques numériques, à la e-santé ? Avez-vous connaissance de certains d’entre eux ?

Je ne suis pas certain qu’il y ait besoin de parcours spécifique. En général les jeunes baignent dans cet environnement. Il suffit simplement de leur indiquer quels sont les outils les plus performants à leur disposition et spontanément ils se mettront dans la peau d’un bêta testeur. Ils n’ont donc pas besoin d’être formé à la pratique.

En revanche, il existe un gap entre le fait de savoir utiliser ces outils et le cadre de leur utilisation notamment en matière de réglementation des données de santé. Il y a un réel manque de connaissances au niveau juridique à fortiori dans le contexte des RGPD.

Pour l’avoir éprouvé avec le développement d’une application autour de l’imagerie échocardiographique qui permet d’envoyer des images, nous avons pu constater que les utilisateurs ne sont pas sensibilisés au fait d’anonymiser les images ou de ne fournir aucune donnée confidentielle.

La collaboration IA/médecins existera-t-elle ? Est-elle indispensable ? Quelle forme revêtira-t-elle selon vous à l’avenir ?

Il faut être honnête, l’intelligence artificielle existe déjà. Moult exemples de solutions et de logiciels sont à disposition du corps médical pour améliorer les diagnostics, notamment dans l’imagerie et dans le traitement global des informations.

L’intelligence artificielle englobe beaucoup de concepts et d’applicatifs. Nous en utilisons déjà. À l’avenir tout cela va s’amplifier. Je n’y vois aucun inconvénient pour peu que les « boîtes noires » soient contrôlées. Il faut qu’on puisse à un moment donné avoir des actions de rétrocontrôle sur les informations traitées et sur les algorithmes. Il faut que l’humain et en l’occurrence le médecin, garde le contrôle, ce qui encore une fois, n’est pas forcément très évident.

Ce qui m’effraie le plus c’est l’existence d’un modèle économique qui peut paraître très attractif et très alléchant. Le milieu des startups se lance dans une course effrénée dans la mise à disposition de dispositifs sans qu’il n’y ait le moindre contrôle qualité, contrôle d’exploitation… C’est la raison pour laquelle je prône véritablement la nécessité de créer des groupements privés/publics au sein desquels tous ces éléments sont maitrisés afin d’éviter tout débord. Le système doit être abouti et l’intelligence artificielle ne doit pas échapper à l’humain. Pour éviter la frénésie et les dérives, il est impératif d’intégrer les notions de nécessité économique, de viabilité ainsi que des systèmes de rétrocontrôle suffisant.

Interview du Pr.LAFITTE par Satelia.

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